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code EAN :
9782351221464


Parution : 10/04/2014
format 13x20
288 pages
18 euros
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La citadelle Espérance

André Bonmort

«cet effet de serre si bien nommé qui fait mûrir en accéléré tout ce qui se trouve à la surface de la Terre les espèces elles-mêmes ne peuvent échapper à cet emballement elles disparaissent avant d’avoir fait leur temps et l’espèce humaine elle aussi emportée par ce mouvement glisse à pleine vitesse sur la pente qu’elle a savonnée mieux vaut se dépêcher d’en rire avant»
Portées par le flux de la langue, des voix trop longtemps contenues, comme surgissant de notre conscience collective, s’interpellent, s’entrecroisent, bataillent pour donner à entendre la fiévreuse polyphonie de notre XXIe siècle au bord de la syncope.
«et aujourd’hui après cette longue nuit de notre conscience nous nous réveillons et découvrons atterrés que nous n’avons plus sur cette Terre de demeure et nul asile intérieur où nous réfugier»

À la colère et à la révolte répondent le contrepoint de la satire et une espérance obscurément enracinée. Tour à tour critique, railleur, lyrique, rageur, ce texte en rupture invite aussi à l’exploration de nouvelles perspectives.

André Bonmort est l’auteur de L’Âge de cendre, Insurrection du verbe être, Appel au possible et La Guérilla des poètes, parus aux éditions Sulliver. Face aux excès de la pensée dominante, il tente à travers ses livres de contribuer à réhabiliter la solidarité du vivant.

 

Extrait :

où nous sommes enlisés aspirés irrésistiblement par le fond plus nous gigotons plus nous enfonçons la médiocrité est un cheval mort amarré à nos chevilles à nos pieds la bête se complaît à peser elle se satisfait de gésir sous le marais du quotidien elle n’a d’autre ambition qu’engraisser ils sont légion ceux qui l’alimentent la gavent ce cheval est une oie géante un animal tristement mythique une chimère diabolique mais on ne la nourrit pas à l’imagination oh non son énergie molle son apathie assassine elle les puise dans le lieu commun le plus rebattu de la pâtée la plus indigeste du jargon le plus morne comment résister à cette exagération de la pesanteur il faudrait des qualités des compétences dont n’est pas dotée cette espèce il faudrait une aptitude innée au refus et une propension naturelle au jaillissement hors de soi et des situations il faudrait avoir recours au bond existentiel qui d’un coup d’un seul vous éjecte hors de l’inéluctable du fatal et vous projette dans l’éventuel dans le fortuit dans le conditionnel mais quel homme quelle femme aurait ce ressort un tel être existe-t-il seulement sur cette Terre si oui il est du domaine des particules que nous n’avons su identifier et s’il contribue à nous composer nous n’avons pu accéder à son usage alors nous endurons alors nous nous évertuons coûte que coûte à durer c’est là le challenge que l’on nous paie pour relever nous ne pouvons exister sans carottes tant sont proliférants nos bâtons et tant pis si les carottes sont cuites depuis longtemps nous continuons à faire mine à faire semblant à nous accrocher comme à un filin salvateur à ces dérisoires légumes tièdes qui se rompent un à un dans nos mains et chaque mouvement aussi minime soit-il chaque bouffée d’espoir insensé accélère l’envasement et c’est un nouveau schûlf et c’est un nouveau schlouf c’est un nouveau regard d’incompréhension vers Le Très-Haut qui serait censé organiser le sauvetage lancer une bouée tendre une perche mais rien ne vient de ces hauteurs de ces éthers aucun secours et le regard désolé redescend vers l’autour où défilent périmés les forêts les rivières les lacs les prés tout ce que nous perdons n’avons su garder ni seulement regarder ces yeux ouverts ces yeux fermés cet abandon dans le sommeil ou dans le jour ces mains désormais trop lointaines pour être saisies ces bouches ces peaux que nous jugions trop différentes pour être embrassées ces aspirations ces idées que nous estimions trop dérangeantes pour être explorées ces barrières ces portails que nous présumions trop hasardeux pour être escaladés ou simplement entrebâillés il suffisait de pousser il aurait suffi nous aurions pu alors mais à présent allez escalader ou simplement entrebâiller allez explorer ou simplement embrasser allez saisir ou simplement sourire ou voir ou respirer quand vous êtes arrimé à un cheval mort à une oie géante à cette chimère dépravée qui n’est pas la vôtre qu’on vous a greffée cette chimère qui tue d’un coup de dent machinal sans même y penser vos rêves d’enfant les plus enfouis les plus ancrés quand par hasard par miracle encore