Éditions

code EAN :
9782351221525


Parution : 19/03/2015
format 13x20
128 pages
11 euros
» Commander « retour
Email Facebook Twitter Google Plus

Étymologie d'une dictature
(Tunis 2003-2004)

Marc Jaffeux

«Les textes composant Étymologie d’une dictature sont parus par épisodes de 2003 à 2004 dans le mensuel tunisien Kalima, censuré par la dictature de Ben Ali. La Tunisie n’était certes pas la pire dictature de la planète: on y tuait sans doute moins qu’en certains pays d’Afrique ou d’Asie. C’est néanmoins un des pays au monde où la parole publique s’est le plus écartée de la réalité. Démocratie de mots, dictature de fait. Richesse sur papier, pauvreté du peuple. Émancipation des femmes, viol des opposantes. Autant de fables malmenées par les faits. D’où que j’ai choisi les mots du romanesque, de la littérature, pour rendre compte de la fiction d’une démocratie benalienne.»

La censure, le double langage, la dissidence, la rumeur, l’aveu… ou encore le silence: Marc Jaffeux répertorie et décrypte, mais surtout illustre par des scènes éminemment parlantes les différents modes d’expression sous un régime totalitaire. À travers son approche multiple, tout à la fois sensible, caustique, burlesque, son intense implication, la précision frondeuse de sa langue et sa coloration à dessein pseudo-scientifique, ce texte résistant trace le portrait d’une dictature grossièrement grimée en démocratie où bien d’autres régimes actuels pourraient peu ou prou se reconnaître.

Marc Jaffeux a collaboré en tant que «fictographe» au mensuel tunisien Kalima. Il a aussi écrit des fictions radiophoniques (France Culture, Radio suisse romande), des pièces de théâtre mises en espace au Festival d’Alfortville, au Théâtre 13, au Théâtre Essaïon, au Théâtre de la Digue à Toulouse, ainsi qu’une vingtaine de livrets pour la musique contemporaine (IRCAM, Orchestre Philarmonique de Radio France, Groupe de Recherche Musicale de l’INA). Il co-traduit du danois la poésie de Marianne Larsen. Son écriture est souvent plurielle, disputée par plusieurs voix, comme traversée par cette question: Qui écrit?

Presse :

Les courts récits se succèdent et chacun d'entre eux dit l'une des voix du régime, l'un de ses registres (théâtre de rue, censure, double langage, expertise, diffamation, communication...). À chacune de ces étapes, l'auteur en poète travaille les mots. Il ne prend pas littéralement les termes du régime, il reformule et contourne, trouve des équivalents et souvent joue à un jeu infiniment tunisien, celui des étymologies franco-arabes, fantaisistes et dans le même temps éclairantes. [...] Marc Jaffeux rend ici hommage à la résistance, à celle qui continue de traquer et de révéler les basses oeuvres du régime. Cela aussi manquait à la littérature postrévolutionnaire.
Le lecteur apprend ou redécouvre ces informations absurdes qui venaient de Tunisie : celles qui étaient construites par le régime (les télégrammes «spontanés» pour l'anniversaire du président), celles qui se racontaient dans certains milieux (l'extorsion par le 2626), celles qui étaient colportées à l'étranger aussi (le «miracle tunisien»). Par-delà le cas tunisien, cet ouvrage est aussi une belle approche critique, par la littérature, de la politique et de ses mensonges établis, une dénonciation de la fabrique des consensus qu'on peut croire démocratiques lorsqu'on se laisse aveugler par les mots.

Leyla Dakhli - La Quinzaine littéraire

 

Extrait :

C’est le propre de la dictature d’ordonner tout et son contraire, et jamais dans les mêmes circonstances. «Changement» est le mot d’ordre du général Ben Ali, depuis son coup d’État.


J’étais assis, immobile — et les objets ont commencé à battre.
Comment, battre?
Des saccades, une succession de saccades rapides, de fines saccades qui s’opposaient, annulaient le mouvement, ramenaient les objets à leurs places, les en éloignaient puis les y renvoyaient — j’étais moi immobile — un matin.
Quand?
Un matin, le matin, ce matin où les vitesses changent, où je me trouve soudain immobile et inquiet, où je cherche à comprendre ce qui m’arrive — je ne quitte pas ma chaise — j’observe. Ce matin, les objets battent, ils battent de droite à gauche, de bas en haut, et je les observe, je note qu’ils ne sont pas déplacés, qu’ils sont à peu près à leurs places — ils battent — ils battent seulement.
À cause de la violence?
Un mensonge — plus que la violence —, un mensonge par quoi les objets sont à plusieurs endroits à la fois, un peu à côté d’eux-mêmes, jamais à leurs places exactes — un mensonge qui a ôté leur franchise aux objets, les objets ne sont pas échangés, altérés, supprimés, ni vraiment déplacés, ils bougent sans tout à fait quitter leurs places — ils battent, ils battent seulement. Le matin où le régime a changé — les objets se sont mis à vibrer. J’étais assis, inquiet, inquiet du nouveau régime.
Quel régime?
Une vibration constante, qui empêche les êtres de se mouvoir — comme moi, assis, ce matin — avec ces objets qui battent, vibrent, à peine déplacés et replacés, silhouettes floues, sans contours stables. Tel objet que je peux saisir, que je veux saisir, n’est plus tout à fait à la même place, il me devient inaccessible, impossible, refusé, interdit — je tends la main — il bat — m’échappe.
Quels objets, tous les objets, dès ce matin?
Ceux qui me servent à agir, à mouvoir mon corps et mes pensées, ceux-là, principalement, m’échappent — d’où mon immobilité. Je les vois, les objets ne m’ont pas été retirés, détournés, confisqués, simplement je ne sais plus à l’avance si je pourrai ou non en disposer, s’ils seront ou non à leurs places habituelles — le mensonge des objets — conséquence du nouveau régime — même les choses mentent. Ordinairement, les objets existent ou n’existent pas, ils sont là ou absents, utiles ou non, ils sont interdits ou admis, censurés ou exprimés, enfermés ou exposés. Mais plus depuis ce matin, le matin du changement, les objets sont là sans être là, il y a une clé et il n’y a plus de serrure, les objets sont présents pour certains et absents pour d’autres, il y a une statue puis il y a une horloge, les objets sont à leurs places et déplacés, ou bien ils se dédoublent, deux objets identiques, je ne sais quel est le vrai ou le faux, ils ont exactement les mêmes titres, syndicat, ligue, parti, mais l’un est faux et l’autre est vrai, superposés, reflétés, alors, ils battent, les objets, ils battent dans mon regard qui bat, sans cesse, de l’un à l’autre — inquiet — je n’ose plus bouger — ils m’échappent.
Ne plus oser bouger?
Une crainte. Une inquiétude. Le constant remous des objets — impossible de bouger entre des objets qui bougent, qui battent, impossible de bouger dans un cadre qui vibre, qui bat.
Une inquiétude?
L’inquiétude d’agir, de dire, de s’inscrire, de chercher à s’inscrire dans le cadre, un cadre instable, d’être piégé. Un piège. Le danger d’être, de simplement être, dans le cadre instable d’objets qui battent. Être — continuité — vérité — impossible depuis ce matin où le régime a changé, où les objets battent, impossible même de dire, puisque les mots aussi ont besoin d’un cadre stable, impossible de dire avec des mots qui battent, qui changent, eux aussi.
Comment vivre, comment vit-on?
Par soustraction. Offrir le moins de prise. Se soustraire aux objets qui battent. Agir avec précaution. Ne pas tout dire. Anticiper la trahison des objets. Anticiper le battement des objets, le battement du cadre, qui trahira les mots qui se rapportent aux objets, au cadre. Dire le moins possible. Épurer. Extraire. Raccourcir. Dire presque rien. Dire seulement ce qui ne peut être tu.
Que reste-t-il?
Ce n’est plus un être. Juste une silhouette. Un être épuré de tout ce qui est concret, épais, stable, vrai. Une silhouette désincarnée. Juste une silhouette, un tremblement, immatériel — inquiet.