Éditions

code EAN :
9782351221440


Parution : 07/11/2013
format 13x20
176 pages
15 euros
» Commander « retour
Email Facebook Twitter Google Plus

Mourir avec son temps

Mathias de Breyne

«Être conscient que travailler là où je travaillais me faisait consciemment participer à l’absurdité et la misère du monde, et donc à la mienne, me bouffait un peu plus chaque jour. Me rongeait tripes et cerveau. Je ne voulais plus et n’en pouvais plus de prendre part à ce monde indigent. Je me demandais de quoi serait faite la prochaine révolution; qu’elle ne soit pas matérielle, voilà ce que j’espérais: elle serait dérisoire, inutile; qu’elle soit le regain de notre instinct, de notre vie instinctive, qu’elle soit antimatérielle en somme!»
Mourir avec son temps, se retrancher en soi jusqu’à la mort sociale, s’extraire du vase désespérément clos où nous confinent le monde du travail et la société qui le sous-tend, se soustraire à cette existence qui use et qui mine pour laisser s’épanouir ses univers intérieurs.
Mourir avec son temps pour vivre ailleurs et autrement, dans une «ultravie» où l’imaginaire nourrit l’évasion. «Ça fusait dans sa tête, sa nouvelle vie était un entrelacs de vies.»
Mourir avec son temps pour renaître Littérature. «C’était ça l’ultravie : désobstruer, se défaire, se débarrasser, reconstruire, remodeler, se réaccaparer, s’inventer une vie à part entière pour survivre.»
La littérature comme mode de survie.

Mathias de Breyne, né en 1973, a déjà publié 13 ouvrages, seul ou en collaboration. Ses voyages lui permettent de découvrir et de traduire les poètes de la Baby Beat Generation. Il s’installe plusieurs années en Argentine où il établit une anthologie bilingue de littérature argentine contemporaine, écrit ses romans L’Interview (Sulliver) et Entretien avec un frigo (Rouge Inside), et découvre et traduit l'inédit La Racine de l'ombú d'Alberto Cedrón et Julio Cortázar (CMDE). Il vit actuellement en France.

Extrait :

Je ne voyais pas comment effectuer tous ces rôles à la fois, et pour toujours, à moins de passer le relais à quelqu’un d’autre un jour, lorsque je prendrais la décision. J’étais moi-même célibataire et sans enfants, ce qui facilita la tâche, une des tâches car selon un des rôles je devais bien rencontrer quelqu’un, ou en tout cas aller vers cette personne, la découvrir. Mes proches ne me reconnurent plus. Ils s’inquiétaient pour moi, m’en voulaient, je les perdais de vue les uns après les autres, et ma famille était distante, froide. J’avais du mal à faire le lien entre la réalité et l’ultravie. Je ne savais comment m’y prendre car je n’avais pas son imagination. Je ne savais pas si la mienne serait à la hauteur.
Il faut œuvrer, se bousculer, s’entraîner, encore et encore, c’est comme un exercice, une gymnastique, un roulement à billes, on doit faire tourner ce moulin imaginaire qu’on a en nous, se hisser jusqu’à lui, lui donner naissance puis l’entretenir comme une vie à part entière, comme sa propre vie ou celle d’un être cher; il ne faut pas attendre que les rêves fassent tout le boulot! Ou qu’ils éclosent comme par magie. Il ne faut pas s’endormir sur ses lauriers! Surtout pas! Il faut lancer l’hameçon, au loin, très loin, avec un fil infini. Même si l'hameçon se fait bouffer l’appât ou même s’il s’accroche et se coince parfois dans les herbes, dans les algues, dans les rochers ou même dans la gueule d’un gros poisson impossible à ramener vers soi et qui de toutes ses forces nous entraîne dans l’inconnu, nous embourbe avec lui au fin fond de l’extase. Mieux vaut se prendre les pieds dans le tapis ou les mettre dans le plat que de faire du surplace. Que de terminer dans les sables mouvants. La vie onirique diurne doit se déployer au même titre que la vie onirique nocturne qui semble provenir d’une autre conscience, pourtant il s’agit bien de la même personne qui en est à l’origine, mais bien sûr faire travailler son imagination lorsqu’on est éveillé demande plus d’effort et l’humain est souvent partisan du moindre effort s’agissant de faire de ses méninges un feu d’artifice, s’agissant d’évoluer dans le bon sens, pourtant une fois cette merveilleuse machine huilée et lancée ça vient presque tout seul, naturellement, on n'a plus qu’à se laisser aller et glisser à toute bringue jouissive comme sur une luge tout en bas de la pente puis remonter puis redescendre puis…