Éditions

code EAN :
9782351221532


Parution : 15/10/2015
format 13x20
192 pages
15 euros
» Commander « retour
Email Facebook Twitter Google Plus

Melville Street

Xavier Deville

Là-bas, aux antipodes, certaines personnes handicapées habitent en colocation de quatre ou cinq des maisons dispersées en ville, où des assistants se relaient pour les aider à appréhender la vie quotidienne.
À Dunedin, Nouvelle-Zélande, nous partageons avec le narrateur – un Français – les jours et les nuits de Melville Street et de ses habitants: Tommy-dans-son-fauteuil et Tommy-debout, Chesley, Jon, Carolyn. Au rythme des rites journaliers et des péripéties déconcertantes, aux frontières de «normalité» et d’«anormalité», des vies se croisent, se chevauchent ou se heurtent, et tentent de s’accommoder de l’hypocrisie persistante de la société.
Un humour tendre, ou plus corrosif, imprègne ce peu commun journal de bord de son parfum doux-amer. Et le cheminement du narrateur, qui découvre la complexité – et parfois la violence – de ses propres réactions, nous aide à décrypter le regard que nous portons sur la différence.


Né à Lyon en 1975, Xavier Deville s’est éloigné de sa formation de géographe pour travailler dans un centre de séjour pour personnes handicapées en tant que musher et pilote de parapente spécialisé en vol fauteuil. Après avoir vécu en Nouvelle-Zélande et au Portugal, il réside en Isère où il partage son temps entre ses trois jeunes enfants et son métier d’élagueur.

Presse :

Nourri de sa double expérience du monde des handicapés et de la vie en Nouvelle-Zélande, Xavier DEVILLE a composé là un récit plein d'épaisseur humaine, mais dénué de toute grandiloquence. Son écriture patiente, attentive, manie le scalpel plutôt que les effets de plume. Il est vrai que ce qui est ici relaté est suffisamment riche en vécu, pour que l'auteur puisse s'exempter des gesticulations de style. La sobriété, parfaitement maîtrisée, renforce même la puissance narrative de ce récit hors du commun. [...] Et pour dresser le portrait d'autrui, Xavier DEVILLE excelle. Il parvient à conférer à chacun une épaisseur et un mystère. Peu à peu s'efface, sous la plume de l'auteur, la différence entre les «handis» et les autres. II n'y a plus que des personnes, dont la personnalité tient d'ailleurs pour beaucoup aux manies, aux tics, aux TOC, aux trucs. Doué d'un humour tendre, ému et respectueux, l'écrivain (puisque c'en est un, désormais) nous propose là une formidable comédie humaine, laquelle, comme toute bonne comédie, est pleine de tragique.
Jean-Louis Roux - La Vie Nouvelle

Porté par une écriture implacable, volontairement distanciée, l'objet est un journal de bord qui décrit avec une précision clinique les déboires d'un jeune homme enrôlé dans l'équipe pédagogique d'une de ces maisons où, en Nouvelle-Zélande, sont regroupés cinq ou six handicapés (moteurs et mentaux). [...] La plupart du temps abandonné à lui-même, il doit diriger les rites du quotidien mais aussi tenter de donner un peu de saveur à une vie ennuyeuse où chaque tâche peut devenir un calvaire. Il découvre en lui la limite des bons sentiments. Et l'hypocrisie des instances officielles, cachées derrière leurs formulaires et leurs procédures, souvent aussi inapplicables qu'impossibles à remettre en cause. Au fil des jours, néanmoins, une relation émouvante se construit avec certains de ces êtres soigneusement tenus à l'écart, tandis qu'avec d'autres il ne peut recourir qu'à une indifférence forcée pour éviter de voir la haine le submerger. L'humour vient tempérer ce récit qui nous plonge dans une réalité méconnue et passionnante.
Lyon Capitale

Il y a quelque chose d’aérien dans ce récit aux allures de quête. Celle de franchir les barrières de la compréhension dite normale, de regarder l’autre comme une personne avec laquelle les échanges sont possibles. Et la question reste entière. Jusqu’à quel point parvient-on à communiquer avec cet autre si différent, à se parler d’âme à âme ? Le narrateur est à l’écoute du moindre signe, de la plus petite étincelle de communion. Le sujet du livre n’a rien de romanesque. Vous n’y trouverez pas de renversement de situation ou de love story. Pourtant c’est un roman, un vrai, qui vous captive et a rempli votre esprit quand vous le refermez.
Anita Coppet - écriture factory

Derrière cette routine apparente, on découvre des êtres singuliers et attachants et le fonctionnement parfois ubuesque de l’institution gestionnaire, démontrant l’universalité de la problématique du handicap et de sa prise en charge. Nous faisons ainsi connaissance de «Tommy dans son fauteuil» qui se réveille tous les jours dans un océan de pisse; de «Tommy-debout», autonome mais attendant chaque matin sur son lit qu’on veuille bien lui mettre ses chaussettes; d’«Aquatique Jon», jamais autant dans le bonheur que sous sa douche; de Carolyn refusant systématiquement de prendre ses médicaments; de Chesley aimant tripoter les seins de ses amantes et de Mike totalement muet. Et puis, il y a les manies institutionnelles: la réunion mensuelle déroulant une litanie de questions auxquelles les adultes ne répondent pas, n’ayant pour la plupart pas accès à la parole; les sorties limitées par la nécessité de faire des économies; les repas insipides composés avec seulement 2,50 euros par jour; les stratégies des salariés pour accroître leur maigre salaire en prétextant des interventions de nuit; la fiche d’auto-analyse destinée à aider à résoudre par soi-même les problèmes rencontrés. Une galerie de portraits et de situations vraiment décapantes.
Jacques Trémintin - Lien social

Melville Street est le journal de bord de cette expérience originale de prise en charge de personnes atteintes d'un handicap psychique, alors que le narrateur commence «seul et ignorant». [...] l'auxiliaire de vie débutant raconte ces vies qui se croisent, se chevauchent ou se heurtent. Ces matinées où «normalement tout se passait plutôt bien... s'il n'y avait pas de dérapage». Ce qui est pourtant souvent le cas : Tommy qui se réveille dans un «océan de pisse», Chesley qui n'a que trois petites conversations, Carolyn qui sait manger seule «mais n'importe comment», ne sait pas se doucher et est toujours de mauvaise humeur, etc. Xavier Deville lève le voile sur la solitude et la frustration des professionnels face à leur travail et aux procédures inapplicables des instances officielles.
Eléonore Varini - Actualités Sociales Hebdomadaires

 

Extrait :

Talking with you, guys

De désœuvrement en désœuvrement, je me décidai à parler. Parler à un homme absolument fait de silence, parler à un autre fait d’incompréhension. Parler comment et pour dire quoi?
Aid Service, pour nous aider, avait mis en place un système qu’ils avaient appelé le langage total. C'était une méthode qui devait permettre à tout le monde de s’exprimer et de comprendre. Dans un classeur, ils expliquaient leur démarche et disaient en mots bien alignés : «Parlez, faites parler, échangez, que chacun trouve sa place et ses mots.»
Mais ce que je voyais, c’était la solitude des employés face à leur travail, pour seule aide quelques feuilles rédigées et un langage total que personne n’avait jamais eu l’idée, la patience ou le temps d’utiliser.
Wayne et Khim, mes partenaires alternés de week-end, parlaient peu. Tous les deux dans leur bulle audiovisuelle, ils levaient un œil de temps en temps puis replongeaient, tandis que Chesley leur tournait autour pour voir ce qu’ils faisaient, une curiosité généralement sans réponse.
La parole était ailleurs.

Je la trouvai dans mes rapports avec les handis, et dans les relations des handis entre eux. C’était Jon qui chuchotait à l’oreille de Tommy-dans-son-fauteuil, Tommy-debout qui suivait Chesley d’un œil sombre ou bienveillant selon sa propre logique. Et seule sur le canapé, Carolyn perdue dans ses cris qui ne savait plus comment dire. Mais Carolyn continuait de parler à Tommy-dans-son-fauteuil comme à quelqu’un, alors que je me demandais quel langage avait sa place chez lui. Niait-elle ou ignorait-elle son état? Elle lui parlait sans paraître remarquer sa particularité. Tous les autres abandonnaient, ne sachant que dire ni comment ou s’adaptaient comme Gayna qui lui chantonnait des comptines avec une grande douceur.

J’entendais Tommy-debout parler avec sa mère au loin pour des retrouvailles sans cesse réécrites; Chesley au téléphone avec sa sœur quand il la laissait mener la conversation et répondait par oui ou non en hochant la tête; et la voix de Jon couler toute seule sans que personne ne se penche sur ses murmures. Il regardait de l’autre côté de la rue et parlait d’une roue sur la colline sans que jamais je ne trouve de quoi il s’agissait. «Renoncez, me dit sa sœur, Jon est incompréhensible.»
Chesley, lui, faisait des boucles, s’en alimentait petit à petit pour les décaler mais fatiguait tout le monde. Comme s’il était le seul à faire des boucles? Comme si l’on ne se répétait jamais?
Dans la cuisine, le matin, il disait bonjour à ses tartines quand elles sautaient du grille-pain. Saluait-il son pain parce qu’il était handi? Disait-il bonjour à ses tartines parce qu’il recevait autant de réponses de leur part que de la part de son entourage?
Était-ce forcé que leur handicap les isolât tous à ce point face au monde?