Éditions

code EAN :
9782351220559


Parution : 27/11/2009
format 13x20
176 pages
15 euros
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Insurrection du verbe être

André Bonmort

L’enfant africain affamé, la jeune irradiée de Nagasaki, l’ouvrier sacrifié au nom de la sacro-sainte rentabilité, l’éternelle putain, éternellement mortifiée… mais aussi le serf sous la botte du Moyen Âge, la vierge Maya immolée à des dieux sourds… ou encore le végétal inlassablement mutilé, et puis notre Terre épuisée, défigurée: surgissant de notre quotidien ou de notre passé, des voix indignées s’élèvent, mêlées, frappent à la porte de notre conscience avec cette énergie désespérée que seule sait insuffler l’impérieuse nécessité de réhabiliter une identité bafouée.

«Un jour, demain, nos voix raffermies ne seront plus balayées d'un revers de mémoire; un jour la dignité ne sera plus assassinée par l'indifférence.»

André Bonmort est également l'auteur de L'Âge de cendre, Appel au possible, La Guérilla des poètes, La Citadelle Espérance et Ils ont tué l'albatros, parus dans la collection Littératures actuelles des éditions Sulliver, au sein desquelles il s'efforce également, en tant qu'éditeur, de donner la parole à «la part fragile du monde».

Extrait :

… Je suis l’enfant du Sud. L’enfant. L’enfant lointain. L’enfant oublié. L’enfant dérangeant…

La faim a remplacé ma mère, quand les seins de ma mère se sont asséchés. La faim me berce. La faim me parle. Elle me résume la vie. Je suis vieux avant d’être enfant. Un vieillard de trois ans!

Ma plainte ne va pas durer. Parler est un luxe hors de ma portée. Ma bouche est impraticable. Une langue enflée encombre mon palais miniature. Mes lèvres craquelées s’entrouvrent sur des gencives vides. Mes carences en sont la cause. Mes carences m’élucident si commodément! Elles expliquent mon ventre-ballon. Mes membres flottants, bâtonnets mal fixés à la poche bombée du tronc. Elles expliquent mon sexe-chenille. Mon crâne bosselé, malléable. Elles expliquent la faiblesse toujours accentuée qui engourdit mes gestes. La gueule blanche des carences est la trappe anonyme qui happe les enfants d’Afrique…


… Je suis la petite fille de Nagasaki. Mais on dit «l’irradiée», désormais, j’ai vieilli. L’irradiée de Nagasaki…

Je suis un nombre raturé, dans les registres trafiqués des comptables de la barbarie.

Je n’avais que sept ans, lorsque j’ai fait le brutal apprentissage de l’irradiation. Une seconde éblouissante pour une vie d’obscurité. Je ne suis pas sûre d’être gagnante. J’ai renoncé à faire les comptes.

J’ai renoncé à tout. Sauf au renoncement, mon unique richesse. Je suis admirée par tout le service des Grands Greffés. Ma nouvelle famille, à Houston. L’Amérique m’a adoptée…


… Je suis frère métis, de la Caraïbe…

Né au Gosier, Guadeloupe, de père Bastien et mère Félicité. C’est écrit là, sur mes papiers. Qui oserait s’attaquer à la valeur des mots couchés? Monseigneur l’évêque lui-même, qui officie à temps perdu dans notre cathédrale de tôle, chacune des phrases alambiquées de ses homélies le pétrit de cette certitude que les mots appartiennent au royaume de Dieu. Le Verbe n’était-il pas au commencement? Il m’a nommé. Il m’a baptisé. J’existe. De père Bastien. De mère Félicité. Il a simplement omis de préciser l’inavouable. Il n’est mentionné nulle part, sur le carnet, que mère Félicité était une chèvre, et père Bastien un mulet.

Un mulâtre et une câpresse! Ces mots-là sont restés tus, au Gosier. L’oiseau des sons se cogne au fond de ma gorge, plus cadenassée qu’une cellule de Gorée…


… Je suis le camarade ouvrier. L’ouvrier «spécialisé». Spécialisé de père en fils dans la condition d’ouvrier…

Un ticket de cantine suffit à assouvir mes appétits. On prétend que certains sont vaccinés à vie contre la faim. Où? Qui? Des directeurs, assurément, dans leurs bunkers aux vitres factices. Ma matinée n’aura d’autre visée que de mener sans encombre au déjeuner. Je le presse dans ma poche, mon ticket de cantine, je le caresse, papier soyeux sous mes doigts. Il m'insère, me relie à la normalité. Preuve officielle de mon existence, visa pour le partage du pain et du vin. Bon pour un repas. Ticket de cantine. Je salive de soulagement et de reconnaissance. Sous la peau flétrie du ventre, mes entrailles bredouillent une demande embarrassée: pourrais-je, moi aussi, faire enregistrer les faims à venir? Le péritoine s'écarte, les paumes gélatineuses de l'intestin présentent dans leur coupe, au fonctionnaire imperturbable, le réceptacle frémissant de l'estomac: tamponnez-moi!…