Un réflexe de survie. Face à l’emprise toujours plus brutale d’un monde régenté par l’appétit insatiable des prédateurs: enraciner la résistance dans la clandestinité d’une conscience révoltée.
S’attaquant à la prison cérébrale où l’avaient enfermé au fil des années les injonctions et les conditionnements du dogme dominant, le narrateur libère les idéaux bafoués, les solidarités étouffées, s’affranchit des tabous par la dérision.
Renouant avec les récits fondateurs, il reprend peu à peu possession de ses territoires mentaux, s’emploie à les pacifier.
Révolution sous un crâne, mais combat crucial: on ne changera pas le monde humain sans œuvrer à l’humanisation de la nature humaine…
Une écriture incisive affrontant les questionnements politiques, sociétaux, existentiels; élaborant, pour déjouer les pièges de la pensée unique, une autre grille de lecture de notre époque. Donnant la parole à «la part fragile du monde», les livres d’André Bonmort appellent à rétablir dans leurs droits dignité humaine et cohésion du vivant.
Parution le 6 octobre 2026.
Comment ai-je pu l’oublier?
Sous ma fine pellicule de peau blanche flamboie un drapeau de braise, je suis jaune et brun et rouge et noir
Et jamais jamais nom propre, comme vous pourriez croire,
Mais toujours simple attribut du substantif humain;
Petit-fils du terrible Geronimo des Chiricahuas, je vends sur la réserve aux touristes pionniers des clichés sépia de l’ancêtre sous label «rêve américain»;
Ouïgour et Tibétain, je suis le discret artisan de la nouvelle Muraille de Chine dont je livre chaque matin la vanité clé en main;
Vieux Juif et jeune Arabe, en moi pleure Jérusalem, son Mur son Esplanade, et grondent les clameurs inapaisables des intifadas et le bourdon lancinant du bulldozer colonisateur ;
Mon grand-père lorrain a fait don de son corps au charbon, mon père putatif de Mossoul, de Lagos, a payé de sa vie d’être né sur un champ de pétrole et je cuis désormais feu doux notre stupeur commune dans la fournaise des énergies fossiles, femme de devoir cherchant ses droits dans un monde où ils ne sont pas;
Je suis l’enfant Africain dont une arme automatique alourdit le pas, la candeur la confiance m’habitaient avant que le brun-brun ne vienne planter la fleur de fureur qui perce au fond de ma prunelle;
Et je suis l’une des mille filles du pédophile et toutes ces gamines tremblant leur sidération sur le bord du lit tandis que le Diable en personne ricane et se déboutonne;
Et une seule Teresa tirant un à un du ruisseau les mendiants de Bombay, de Calcutta, les lavant, les pansant;
Et je suis la cohorte vacillante de ces mendiants et j’hésite j’hésite à me reconnaître dans leur reconnaissance;
Sur mon visage tourmenté le trop-plein d’affliction et la défaite des aspirations de l’esprit consolateur, je suis l’artiste fou de ne tout ressentir ou de tout ressentir et de ne savoir tout exprimer;
Et pour chacune et chacun, et pour solde de tous souvenirs, je suis le lointain natif, mon adresse immuable et fondatrice, Fleuve Omo amont, Rift-Valley,
Et déjà, de ma complexion initiale, émanait la difficulté d’être
Et déjà toutes les meurtrissures des générations futures se saisissaient de moi
Qui ne le savais pas.